Article ASH n°2652 du 26 mars 2010

par Armand de SOTO

 

Les «incasables», «symptômes d'une société malade de sa peur d'éduquer»

Alors que la politique actuelle sur le traitement des mineurs délinquants chemine inexorablement vers la répression. Alors que dans les discours on n’entend plus parler que de policiers, juges, procureurs et autres acteurs du barrage que l’on construit face à cette enfance en danger pourtant qualifiée de dangereuse pour la société. Alors que l’opinion publique commence à se faire une raison sur le sort réservé à la délinquance juvénile, dans laquelle s’inscrirait l’enfant dit "incasable"(1). Je me demande où sont passés les éducateurs, les animateurs, les psychologues et autres travailleurs sociaux. relégués aux oubliettes d’un secteur qui n’a plus le vent en poupe ? Il est temps de réagir pour promouvoir la compétence éducative comme alternative à la répression, sans systématiquement l’y opposer. C’est à partir de cette compétence que nous pourrons renouer efficacement avec cette jeunesse. Elle est un levier capital si nous ne voulons pas voir réapparaître le spectre des « bagnes d’enfants » - déjà esquissé aujourd’hui par les mesures prises, et signe d’une décadence sociétale, aggravée par les conséquences de la dégradation des relations intrafamiliales et par la dévaluation du positionnement éducatif. Ces enfants pourraient alors être le symptôme d’une société malade de sa peur d’éduquer. Il existe, ici et là, des tentatives, des initiatives pour faire autrement. Il est temps de les encourager et de les promouvoir. La nécessité d’innover dans la prise en charge de l’enfant « incasable » doit être une priorité absolue. Une urgence pour que les personnels de l’éducatif, reconnus comme les spécialistes de l’enfance, redonnent leurs lettres de noblesse au métier. Plusieurs axes de réflexion doivent permettre de relever cet ambitieux défi. J’en propose deux : définir au mieux les missions éducatives et garantir les meilleures conditions pour leur exécution. S’agissant du premier, une notion est avant tout à retenir : l’engagement, essentiel pour tout professionnel qui souhaite approcher efficacement l’enfant « incasable » et sa famille. La première piste à explorer est la posture professionnelle. Je la décline en trois axes : le savoir professionnel (l’expérience, les expériences, les valeurs, les connaissances, la formation, le concept) ; la pratique professionnelle (les rôles, la mission, le degré d’efficience, la méthode, la pluridisciplinarité, les prises de risques) ; le savoir être professionnel (nos attitudes, nos opinions, nos engagements, l’humilité, le courage, la disponibilité, l’inventivité, l’originalité). Ces notions sont imbriquées entre elles. Interactives, elles doivent être interrogées en permanence. Cette posture doit permettre au professionnel d’être une "rencontre décisive" fondamentale pour que ces enfants adhèrent à un projet. Elle est la base nécessaire pour faire naître du possible et de l’espoir. Cette relation est fragile. Elle est en permanence remise en cause. Les liens qu’elle permet de tisser sont fondés sur la confiance, que toute improvisation relationnelle inadaptée peut détruire. C’est dans ces rencontres au jour le jour, acceptables et acceptées par l’enfant et sa famille, que peut émerger pour eux la possibilité de mieux se connaître, de s'admettre et d’accepter la possibilité d’un retour au lien familial et social. Pour tenir cette posture, il faut entre autre : comprendre le sens qu’a le comportement de ces enfants dans le fonctionnement familial ; face à l’absence de réponse des institutions être capable d’inventer et de s’adapter ; admettre que la violence est souvent le mode d’expression agi ou subi qu’ils utilisent pour exprimer leur souffrance ; favoriser la reconquête de l’estime de soi pour aider certains de ces enfants à passer de l’improvisation vécue à l’élaboration d’un projet de vie personnel ; organiser des temps qui leur permettent de comprendre et d’intégrer leur histoire pour qu’ils s’autorisent à construire le présent et l’avenir ; admettre la réalité de nos métiers où la réussite côtoie l’échec ; veiller à bien garder ces enfants inscrits dans leur système familial parce qu’il est le terreau de leurs origines. Finalement, la mission est de réinscrire ces enfants dans un circuit social normalisé, alors même que celui-ci se trouve démuni pour les accueillir. Le professionnel qui entreprend ce travail avec un enfant vivant en dehors des normes sociétales doit savoir construire des « interventions incasables », paradoxalement et obligatoirement inscrites dans le droit commun. Une première idée est de considérer l’enfant et ses parents sous l’angle de leurs compétences, plutôt que de leurs défaillances ou de leurs dysfonctionnements, qui sont pourtant la base du mandat social et/ou judiciaire. S’appuyer sur ce qu’il y a de positif dans la dynamique parentale tout en protégeant l’enfant de ce qui est destructeur ou toxique. Aider ces parents stigmatisés à s’appuyer sur des éléments qui les valorisent pour se reconstruire aussi dans leur parentalité. S’agissant des conditions d’exécution des missions éducatives, je commencerai par une question : combien d’intervenants éducatifs travaillant directement au contact des enfants "incasables" ou des jeunes présentant des difficultés majeures s’estiment-ils être en totale sécurité dans l’exercice de leur fonction ? Bien que je n’aie pas de réponses statistiques à donner, je rencontre ici et là des professionnels qui dénoncent une insécurité permanente. Elle s’oppose à la bonne exécution de leur mission. Je ne parle pas des risques de violences physiques ou verbales, du mauvais coup que l’on peut prendre au contact de cette population. Ils ont toujours existé, et chaque professionnel, en embrassant la profession, le sait. Je veux parler ici des risques de judiciarisation quasi systématique de toutes allégations concernant ici un mauvais traitement, là un geste déplacé, ou encore une agression sexuelle dénoncée à l’encontre d’un professionnel. Au nom du sacro-saint "principe de précaution", combien de travailleurs sociaux sont ainsi sacrifiés. Je ne remets pas en cause la nécessité d’écouter la parole de l’enfant et donc d’accepter l’enquête corollaire puisque, dans beaucoup de situations, les faits révélés sont avérés. Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui, c’est un bon moyen, utilisé par une catégorie de jeunes, pour mettre en difficulté l’adulte. Et ça marche ! A partir de là, beaucoup de professionnels peuvent, par crainte, limiter leur engagement et rendre leur intervention trop frileuse donc inefficace. Certains, aujourd’hui, voient leur vie ainsi détruite, moins par ces dénonciations calomnieuses que par la lourdeur, la violence des mécanismes policiers et judiciaires mis en place pour enquêter. Le monde policier et judicaire a su se former pour être à l’écoute de l’enfant victime. Il doit maintenant apprendre à détecter et traiter les fausses allégations. Ainsi sensibilisé, il pourra réserver un traitement particulier aux professionnels mis au ban afin de leur garantir un minimum d’humanité dans l’exécution délicate de ces enquêtes particulières. Le débat très actuel sur la garde à vue ne devrait pas faire l’impasse sur ce sujet. Et peut-être pourrait-on penser à un magistrat spécialisé dans ces questions. Cela me semble être la base pour motiver des professionnels à s’engager dans le champ particulier de l’accompagnement des enfants en danger, et en particulier des "incasables", afin de remettre face à eux des adultes "entiers", en toute conscience des paradoxes et des enjeux dans lesquels chacun peut être pris. Deux autres conditions me semblent incontournables. Tout d’abord, des moyens financiers suffisants. Tout comme d’autres secteurs, l’éducation spécialisée n’échappe pas à la rigueur budgétaire et pourtant nombreux sont les spécialistes à s’accorder pour dire que la prévention et le traitement précoce des dysfonctionnements familiaux générateurs de "l’incasabilité" sont finalement sources d’économies à terme pour la société. Par exemple, assurer le financement simultané de plusieurs partenaires peut permettre une prise en charge optimale d’un enfant et de sa famille, plutôt que de saucissonner les mesures. Pertes de temps, pertes d’informations, pertes d’efficacité sont les faiblesses d’un tel système cloisonné. Autre condition, la motivation des moyens humains. Aujourd’hui les professions spécialisées dans l’enfance souffrent d’un manque de reconnaissance. Il y a de moins en moins de volontaires pour aller se frotter à cette jeunesse ingrate et potentiellement dangereuse. Même si je défends l’idée que les chances d’un accompagnement réussi de ces enfants « incasables » passe d’abord par une rencontre authentique avec l’adulte, il n’en reste pas moins qu’il est important de sortir du mode empirique que nous impose structurellement "l’incasabilité" de ces enfants. La mutualisation des connaissances et des expériences devrait permettre de théoriser sans dogmatiser certaines pratiques et de les transmettre. Pour autant, il est important de garder à l’esprit que pour travailler auprès de l’enfant "incasable", les bases d’un engagement efficace doivent rester la créativité et l’originalité.

 

(1) Notion controversée utilisée par les professionnels pour désigner, par défaut, des enfants aux comportements particulièrement asociaux, déscolarisés et souvent en rupture familiale. Ils n’entrent dans aucune "case" des prises en charge du "catalogue" de la protection de l’enfance. Egalement qualifiés de "patates chaudes", ils sont ballottés d’institutions en institutions.